De l’influence de l’orographie ou l’adonnante inespérée et l’impossible abattée.

Extrait de Glénans informations et documents N°102 d’aout 1980

Ayant pris une escadre de Côtres durant les vacances de Pâques 1978, afin de renouer avec la complexité des manœuvres de ports par la pratique des petits ports de Bretagne Sud, je trouvai l’occasion de faire l’expérience de quelques phénomènes aussi courants que difficiles à expliquer.

1. L’adonnante inespérée : entrée du port de Doélan par vent debout.

Sous grand-voile et trinquette, nous louvoyons au milieu des bateaux de pêche mouillés sur coffre entre la balise de la Croix et la tourelle tribord (voir FIG. 1).

Constatant que le vent est exactement dans l’axe du chenal qui devient trop étroit pour tirer des bords, nous prévoyons que nous ne pourrons bientot plus remonter et nous nous apprêtons à godiller violemment, ou même à aborder le quai babord pour remorquer le bateau par une manœuvre d’aussières aussì efficace que peu élégante (au diable l’esthétique !…)

Pour ce faire, je décide de gagner au vent le plus possible sur l’erre en faisant abattre et prendre de la vitesse, n’hésitant pas à tirer un magnifique bord plat. Puis, nous lotions vivement à l’angle du quai. A ce moment, et contrairement à toute attente, le bateau ne s’arrête pas et le vent adonne fortement, nous permettant de remonter presque parallèlement au quai et c’est sur un seul bord que nous pénétrons à l’intérieur du port.

Nous dépassons l’extrémité du quai (A sur le plan), le vent refuse, nous loffons afin d’être bout pour affaler la grande voile et l’affalons aussitôt afin de continuer portant, sous fardage seul jusqu’au fond du petit bassin.

2. L’impossible abattée : entrée de Port Tudy (lle de Groix) par vent debout

Ayant enfin rentré, à force de coups de pied, le bout-hors agressif du « Drenec », nous tirons des bords sous trinquette et grand-voile à deux ris, ce qui nous permet (oh surprise !) de doubler un Sangria ayant affalé son foc prématurément, avant même d’avoir passé la jetée Est (FIG. 2).

Nous nous dirigeons vers le fond de l’avant-port et le Sangria qui a renvoyé son foc nous double à son tour, ce qui nous fait penser à lui laisser le temps de terminer sa manœuvre avant de venir nous accrocher à une tonne où quelques voiliers sont déjà mouillés.

Nous décidons un empannage pour faire un rond, nous nous dirigeons vers la cale Guyot (celle des Ferrys) en abattant, mais le Côtre refuse d’empanner. Nous devons donc recourir au virement de bord en catastrophe très près de la cale. Soupçonnant une manœuvre intempestive de l’équipier chargé de l’écoute de grand-voile, je le surveille particulièrement pendant que nous traversons à nouveau le port à bonne allure et répète les conseils d’usage

« Choque rapidement et complètement la grand-voile,. ne la reborde pas avant d’être vent arrière ».

Nous amorçons une large abattée mais contre toute attente le vent se maintient par le travers et l’équipage, bien entraine après les manoeuvres dans les iles et les ports déjà, fréquenté commence à devenir nerveux… car un thonier bleu mouillé sur coffre le long de la jetée Nord, approche très vite.

Le barreur annonce alors :

« Je ne peux pas empanner, je vire ! »

La troisième tentative après une nouvelle traversée du port n’est pas plus fructueuse.

Cependant, au fur et à mesure, nous avons gagné au vent et cette fois. nous défilons au ras des bateaux au mouillage. Il est temps de changer de tactique, car le prochain virement nous amènerait sur les tonnes.

A ce moment, nous découvrons le passage laissé libre devant la cale du canot de sauvetage, ce qui nous laisse de l’eau à courir et nous permet de casser l’erre en se mettant bout et d’affaler la grand-voile. enfin !

Cependant, le fond remonte rapidement du côté du perré, au fond du port… On amorce donc une abattée sous trinquette seule pour contourner le paquet de voiliers par derrière, vent de travers. Enfin, on abat complètement en affalant la trinquette, pour aller s’amarrer sur l’erre à couple d’un voilier.

Et c’est le moment que choisit le Sangria qui a loupé sa première manœuvre pour venir enfiler ses haubans dans notre pic…

3. L’écoulement de l’air dans l’axe d’une vallée : exemple de la Killary Bay (côte Ouest de l’Irlande)*.

Le vent trouve un passage favorable dans la vallée et accélère au milieu de celle-ci (fig. 3), provoquant une aspiration de l’air vers le fond de la vallée et donc une convergence des filets d’air qui s’écoulent des bords de la vallée vers le centre. Pourquoi ? Au milieu de la vallée, l’écoulement étant plus rapide, la vitesse du vent plus importante, la pression baisse (c’est le même phénomène qui fait avancer les voiliers : dépression derrière les voiles). C’est cette baisse de pression qui aspire l’air vers le milieu de la vallée et provoque éventuellement des rabattants sur les rives.

Influence sur la navigation (fig. 3).
• Cas N° 1: le bateau tire des bords égaux au milieu de la vallée.

• Cas N° 2: le bateau de gauche peut tirer un bord favorable le long de la berge gauche (cas de l’entrée du port de Doélan fig. 1).

• Cas N° 3 : le bateau de droite, qui marche vent de travers et qui cherche à empanner, voit le vent refuser au fur et à mesure qu’il se rapproche du bord et s’éloigner le moment où il sera vent arrière, tout en voyant la rive approcher rapidement (trop rapidement à son goût !.) Exemple de l’entrée de Port Tudy (fig. 2).

Cet effet est un effet à grande échelle qui peut encore être amplifié par la proximité immédiate des bords.

4. Réfraction du vent due à un ralentissement lors de la traversée d’un obstacle

(Cf. fig. 4 montrant le phénomène comme vu du dessus.)

• Soit la vitesse Vi initiale et la direction du vent indiquée par le vecteur AB se dirigeant vers l’obstacle O (relief ou construction ne pouvant pas être contourné).

• Nous supposons que la rencontre de cet obstacle va augmenter le frottement de l’air et diminuer ainsi la vitesse V2. Comme le montre la fig. 4, la droite AA’, entraînée par le courant d’air, se déplace en BB’, en une seconde, puis en CC’

Les surfaces S1 (ABB’A’) et S2 (BCC’B’) représentent donc les volumes d’air déplacés à chaque seconde ; le volume d’air qui arrive (S1) à chaque seconde est égal au volume d’air qui franchit l’obstacle, donc ces surfaces S1 et S2 sont égales. Il faut donc que l’angle alpha2 soit plus grand que l’angle alpha1 c’est-à-dire que le vent se présente plus perpendiculairement à l’obstacle pour le franchir. Plus loin, derrière l’obstacle, le vent reprend sa vitesse normale donc initiale.

Conséquences

La direction du vent observée à bord va se modifier rapidement quand le bateau va aborder la zone représentée par les surfaces S2 et S3. Cet effet joue particulièrement au voisinage d’une côte même basse mais boisée.

• L’explication de la réfraction conduit, au voisinage du quai l’écoulement du vent à se présenter selon le trait plein de la fig. 5 (quai qui se présente comme un obstacle).

• Sous le quai, la situation est plus complexe : des rabattants et éventuellement un tourbillon se forment (contre courant). (Cf. flèches en pointillés de la fig. 5). La modification rapide de la direction du vent est fonction de la position de l’observateur et de la distance au quai.

• Le refus se fera sentir prématurément pour les voiles d’avant celles-ci pouvant même prendre à contre dans le tourbillon sous le quai, ce qui va rendre le bateau très ardent.

• Non seulement l’instant de l’empannage sera retardé, mais le bateau rendu trop ardent va cesser d’abattre. C’est l’empannage impossible Par chance… le virement de bord est particulièrement favorisé.

Dans tous les cas, le phénomène est compliqué par l’écoulement non stationnaire et turbulent qui prend la forme de risées subites.

Conclusion en guise de morale morale…

Attention à l’influence des obstacle sur l’écoulement du vent, tant prendre des options tactiques que pour effectuer des manœuvres de port délicates.

Les phénomènes se produisant dans la réalité, plus complexe que la théorie simple exposée ici souhaiterait le montrer. Il est don essentiel, lors des manœuvres de port à la voile, d’essayer d’en déjouer les pièges et d’en découvrir les opportunités. 

Jean Paul Geindre et Annie Ordureau

Publié par Thierry PHILIPPE

Président du CEB

Laisser un commentaire